Les maladies neurodégénératives ont longtemps été considérées comme des affections strictement sporadiques, liées au vieillissement cérébral et à l'accumulation progressive de protéines pathologiques. Cette vision est aujourd'hui remise en question par une série d'observations neuropathologiques et expérimentales suggérant que certaines protéines anormales pourraient, dans des circonstances particulières, propager un « défaut de repliement » selon des mécanismes rappelant les maladies à prions.
Un article récemment publié par Banerjee et al. dans JAMA Neurology apporte plusieurs arguments de poids en faveur de ce changement de paradigme. Les auteurs décrivent des patients ayant développé une maladie d'Alzheimer plusieurs décennies après avoir reçu, dans l'enfance, des injections d'hormone de croissance extractive d'origine humaine.
L'un des cas illustre particulièrement bien la sévérité du tableau anatomopathologique : un patient décédé à 56 ans chez qui l'analyse neuropathologique a mis en évidence non seulement une angiopathie amyloïde cérébrale (AAC) massive, mais également des dépôts diffus de peptide amyloïde β (Aβ) et une dégénérescence neurofibrillaire tau étendue — sans qu'aucun argument génétique ne vienne plaider en faveur d'une forme familiale.
Sur le plan clinique, une atteinte langagière précoce et au premier plan semble constituer une signature phénotypique propre à la maladie d'Alzheimer iatrogène, la distinguant nettement des formes sporadiques et génétiques.
Pour les auteurs, ces observations soutiennent l'hypothèse d'une transmission iatrogène de « seeds » amyloïdes selon un mécanisme de type prion, capables d'induire secondairement une cascade neurodégénérative progressive.
Chronologie des observations de ce phénomène
Ces travaux s'inscrivent dans une continuité d'observations initiée il y a une dizaine d'années. Dès 2015, Jaunmuktane et al. signalaient la présence inhabituelle de dépôts amyloïdes β chez des patients jeunes atteints de maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ) iatrogène après administration d'hormone de croissance humaine. Ces constatations avaient conduit à l'hypothèse d'une co-transmission d'agrégats amyloïdes β lors de certaines procédures médicales impliquant des tissus humains.
Depuis, les observations se sont multipliées, dessinant progressivement un continuum entre maladie d'Alzheimer, angiopathie amyloïde cérébrale et mécanismes de propagation de type prion. En 2019, Banerjee et al. décrivaient des patients relativement jeunes présentant une AAC sévère plusieurs décennies après implantation de dure-mère cadavérique, avec un profil radiologique particulièrement agressif : hémorragies lobaires récidivantes, microbleeds corticaux diffus et sidérose corticale superficielle étendue. Plus récemment, Courret et al. ont rapporté dans Neurology un cas d'AAC iatrogène d'évolution rapidement progressive après exposition neurochirurgicale ancienne, renforçant l'idée d'un processus dynamique de propagation amyloïde vasculaire.
Physiopathologie
L'AAC constitue un modèle particulièrement éclairant à l'interface entre pathologie vasculaire cérébrale et maladie neurodégénérative. Cette microangiopathie des petits vaisseaux corticaux et leptoméningés est caractérisée par l'accumulation de peptide Aβ dans les parois vasculaires. Elle représente aujourd'hui une cause majeure d'hémorragies lobaires spontanées chez le sujet âgé et est fréquemment associée à la maladie d'Alzheimer.
Le mécanisme physiopathologique proposé repose sur les propriétés d'auto-agrégation de l'Aβ. À l'instar des protéines prion impliquées dans la MCJ, certains agrégats amyloïdes anormaux pourraient agir comme des amorces de nucléation (seeding), induisant progressivement le mauvais repliement des protéines Aβ endogènes et favorisant leur agrégation secondaire. Plusieurs modèles animaux ont montré qu'une inoculation périphérique ou intracérébrale d'extraits contenant de l'Aβ pouvait, après une longue période d'incubation, induire le développement d'une AAC.
Il est toutefois essentiel de distinguer transmissibilité biologique et contagiosité interhumaine. À ce jour, aucune donnée ne suggère de transmission dans la vie courante ou par contact entre individus. Les cas documentés concernent exclusivement des expositions médicales très spécifiques — hormone de croissance extractive et greffes de dure-mère — antérieures aux procédures modernes de sécurisation biologique. Certains travaux expérimentaux suggèrent néanmoins que des agrégats amyloïdes pourraient présenter une résistance partielle aux protocoles conventionnels de décontamination, soulevant des interrogations théoriques quant à certains dispositifs neurochirurgicaux.
Au-delà des situations désormais bien établies, la question d'autres voies de transmission potentielles demeure spéculative. Des discussions émergent autour du risque théorique lié à des instruments neurochirurgicaux insuffisamment décontaminés ou à la transfusion sanguine, sans qu'aucune preuve clinique solide ne permette à ce jour de confirmer ces hypothèses.
Implications pour le radiologue
Ces données ont des implications pratiques directes. Face à une maladie neurodégénérative sévère chez un sujet relativement jeune (en particulier avant 60 ans), un antécédent de neurochirurgie, de greffe durale ou de traitement par hormone de croissance doit être systématiquement recherché à l'interrogatoire.
• L'angiopathie amyloïde cérébrale constitue un modèle humain de propagation amyloïde « prion-like ».
• Aucune donnée actuelle ne suggère une contagiosité dans la vie courante.
Banerjee G, Mok TH, et al. High-level Alzheimer disease neuropathological change following iatrogenic exposure. JAMA Neurol. 2026;83(5):435-441.
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Autres références :
Jaunmuktane Z, Mead S, Ellis M, et al. Evidence for human transmission of amyloid-β pathology and cerebral amyloid angiopathy. Nature. 2015;525(7568):247-250.
Banerjee G, Adams ME, Jaunmuktane Z, et al. Early onset cerebral amyloid angiopathy following childhood exposure to cadaveric dura. Ann Neurol. 2019;85(2):284-290.
Courret T, Le Quang M, Renou P, Penchet G, Tourdias T. Rapid Evolution of an Iatrogenic Cerebral Amyloid Angiopathy. Neurology. 2025;104(5):e213402.
Charidimou A, Boulouis G, Frosch MP, et al. The Boston criteria version 2.0 for cerebral amyloid angiopathy: a multicentre, retrospective, MRI-neuropathology diagnostic accuracy study. Lancet Neurol. 2022;21(8):714-725.
Jucker M, Walker LC. Self-propagation of pathogenic protein aggregates in neurodegenerative diseases. Nature. 2013;501(7465):45-51.
Meyer-Luehmann M, Coomaraswamy J, Bolmont T, et al. Exogenous induction of cerebral β-amyloidogenesis is governed by agent and host. Science. 2006;313(5794):1781-1784.
Hamaguchi T, Eisele YS, Varvel NH, et al. The presence of Aβ seeds, and not age per se, is critical to the initiation of Aβ deposition in the brain. Acta Neuropathol. 2012;123(1):31-37.

